S01-EP02 – Neuilly Ma Mère

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Ma mère ne s’attendant pas à me voir, alors, comme lorsqu’un étranger entre dans l’immeuble, elle sort de sa loge avec l’exacte habitude de s’essuyer les mains dans son tablier en dodelinant comme une oie anglaise, pour lutter contre le clair obscur du hall qui silhouette le visiteur. Et quand elle reconnaissait quelqu’un maman, poussait alors une sorte de hululement d’oiseau aigu qui emplissait tout le hall, ce qui ne manqua pas quand elle me reconnut… Premier bonjour, premier reproche, « Tu pourrais prévenir quand même ». Dans la loge, tout est à sa place, les clés sur le tableau, le bahut vaisselier,à gauche, la boite de Pulmoll y est aussi, l’énorme table art déco au milieu, le miroir bien encadré par Papa, le fauteuil du père contre le mur face de la double porte de la loge, celle qui donne sur la cour, les fleurs de maman et les cannes à pèche de papa dans le réduit à vélos au fond de la cour. Je récite, c’est du par cœur.

Bref… Maman a pris désormais, la place de papa sur le fauteuil mais dans le cendrier sur LE guéridon, il y a un fourbi de tubinos, de dés à coudre, d’épingles, dessous le tricot et ses revues sur le grand monde couronné et « l’action française ». Il aurait été difficile que je pose « l’Humanité » à coté. En revanche dans la chambre, les deux lits celui de Lulu et de maman on se croirait chez boucle d’or et nouveauté, on lui a donné une radio ? Rien que ça ? « C’est les Chartier, ils s’en vont au Canada, ils m’ont laissé le poste, avec tout ce que j’ai fait pour eux» elle se justifie toujours, Ha oui, même quand on est de passage, c’est de l’introspection, le moindre recoin je le connais, la moindre poussière je sais d’où elle descend, et je me vois dans le grand miroir, 21 ans, l’air de la Moselle m’a bien requinquée… « Bin Où est Lulu ? » « Lulu ? Elle prépare le 14 Juillet », ils ont prévu un truc avec 50 000 gosses, et elle répète ça avec les enfants de Georgette, l’amie de maman, et on pourra la voir défiler parce que la patronne de Georgette a un appartement sur les champs Elysées, et on pourra être à la fenêtre et blablabla, spour l’anecdote,, il y en a eu des moins regardants qui ont loués leurs fenêtres 300 voire 400 Francs, même les caisses à savons étaient vendues 20 balles. « La plus grande armée du monde, celle de 14, tuuuu t’rends compte  et y’aura les angliches, tu seras là le 14 ? » La question qui renverse la table et dieu sait qu’elle est lourde, surtout que dans le canard je venais de voir en écoutant ma mère, un article important sur le tour de France qui commençait quelques jours après mon arrivée. En regardant bêtement le parcours du Tour, je vois qu’il y a une étape qui passe par Royan, Marie m’avait dit qu’on irait voir passer les coureurs…

Marie… Il faut que je téléphone, du coup ça ravive mon inquiétude. Je regarde le calendrier des P&T avec un beau paysage des Pyrénées, le 15 juillet, le Tour arrive à Royan et repart le 17 vers Bordeaux, Donc, je pourrais être là pur Lulu le 14. « Tiens tu t’intéresses aux coureurs maintenant ? pfff ». Une idée en appelant une autre, on convoque le bavardage sur Marcel, le « père » de Lulu, qui avait un beau vélo et j’ai eu droit ensuite avec tout l’amour maternelle, au laïus, sur Marcel, sur les hommes, Tenir une semaine… Au bout d’une heure déjà… Je monte mes affaires dans la chambre de bonne, une carrée sous les toits, lumineuse, contrairement à l’obscurité et l’humidité de la loge, la chambre de bonne, entre ciel et terre, me donne un peu d’air et de soleil. Je reprends mon souffle.

Comme quand j’étais gamine, j’ai pris la clé qui ouvre sur les toits. Là c’est magique, on se transforme en chat. Surtout l’été quand le zinc a bien chauffé, prendre l’air tiède sur les toits la nuit, les lumières, les bruits de la ville, c’est cliché, mais… La chambre de bonne, blanche en plein soleil, un lit, une table, une armoire, une chaise, et le nécessaire à toilette, du van gogh quoi, prêt à colorier. Pour le reste, c’est sur le palier. L’hiver fallait casser la glace dans les toilettes. Je me pose et je mets mes deux trois affaires dans l’armoire. Lulu ne dort pas là toute seule et je n’y tiendrais pas, c’est la chambre où je suis tombée enceinte. Le compte est vite fait, 21 ans, majeure et vaccinée, et Lulu a 5ans… Peut être parce qu’il reste des trucs bizarres, les mômes ça sent des trucs ; moi, j’avais peur de la cave, pas de la cave vraiment mais juste l’escalier qui tourne dans le noir, une fois dans la cave ,il y avait l’atelier du père, qui faisait de l’encadrement, un atelier avec des tableaux qui traînaient, il restaurait des trucs pour des rupins du quartier. Des trésors sont passés par cette cave. c’est lui qui m’a donné ce petit œil. Il barbouillait un peu, mais préférait la pêche à la ligne. Tout en divagant, j’entends hululer depuis la cour, je me penche à la fenêtre, ma mère est dans la cour en bas, je descends par l’escalier de service, « Houhouuuuu Edith, viens manger », J’ai 8 ans… J’ai 16 ans…

Lulu n’est pas là, Marie n’est pas là, et c’est parti, à table, ma mère qui me reparle de Marcel, plus le train, bondé de familles qu’on expulse et des congés payés dans la chaleur, l’énervement, les mômes.Le monde entier qui cherche sa place.  Une cohue digne d’un dessin de Dubout, la fin du front populaire et la fin des haricots, je suis barbouillée. Marcel, puisqu’on en parle : parlons en, c’est le père de Lucienne, « Lulu », le père c’est un bien grand mot pour ce tordu. Et le pire, dans cette histoire, devinez qui je vois débarquer des camions de déménagements à Forbach ? La société de déménagement de Marcel et qui conduit un des camions en personne ? Marcel. Il est partout , Paris, Forbach, Royan. Marcel, Marcel Marcel, C’était pas un déménagement simple, il fallait trouver une boite qui savait faire ce boulot et pan celle où travaille Marcel, tout sourire. C’était lui, un des tauliers, une grosse société qui avait des garages et des trucs de déménagement et lui il s’occupait d’une de ces boites. Avec ce genre de types, là il n’y a pas de coïncidences non plus Et il est là, et je t’emballe les trucs, surtout que c’est du mobilier qui va au musée, des tableaux de maîtres, La fortune de Marie dans les mains et le bon vouloir de Marcel, je n’y crois pas. Un effroi me traversait. Il connait où est la maison de Royan alors et le silence radio… J’ai cru me trouver mal,  faut qu’il vienne fouiner jusqu’ici, partout, Le problème avec ces dingues, c’est que jamais il ne vous laisse en paix. Il a fini par savoir que j’avais quitté Neuilly, et c’était encore un mec de sa bande de dégénérés qui avait du baver où je me planquais. Si Marie ne m’avait pas accueillie et cachée je serai sûrement morte.

Pour tomber enceinte, ha il n’aura pas fallu des centaines d’essais, une seule et unique fois. Mais pour se marier, faut de l’amour au moins au début, c’est ce qu’est marqué dans les bouquins. il était hors de question que j’épouse ce salaud, parce que pour le consentement mutuel, au début y’a pas d’autres choix. Vous connaissez la chanson de Tino Rossi, « O catarineta bella.. » Non mais le couplet, c’est déjà un refrain « Tu n’as que seize ans et faut voir comme, tu affoles déjà tous les hommeuus », La chanson dit aussi qu’il ne faut pas trop attendre. Moi j’ai dit non, pas questions de se marier. une horreur, il me suivait partout, ou me faisait suivre, me harcelait, fallait étouffer le scandale, le déni au début, se cacher, j’ai essayé de le faire passer mais je n’ai pas pu, une bonne femme à Paris dans le Xvème, quand je l’ai vue déballer son attirail, je suis partie en courant et j’ai avoué mon péché, mon ange je me le garde. Le blanc c’est pas ma couleur. Il m’aurait peut être tuée, si je n’étais pas partie, un regard de fou. Le père, quel père ?… Je ne pouvais même pas être la mère, enfin là, j’ai 21 ans ça change, majeure et vaccinée, Lulu par ici la bonne soupe. J’me croyais à l’abri de tout.

Marie était peut être passée par Paris, du coup je demandais à Maman, si elle avait vu Marie ces temps ci à Neuilly. La maison était louée, mais les gens partis, elle ne l’a pas vue. C’est Ernest qui a les clés… Ernest lui, c’est le tonton, qui fabrique sa voiture tout seul, voyez le genre, pour aller en vacances à Biarritz, il a surtout bronzé des guibolles, il a passé son été 38 dessous à la bricoler, Enfin, Et où je peux téléphoner ? Bin, le café, à coté où papa allait boire son absinthe, ils ont le téléphone. Je regarde Maman, j’hallucine… Chez le père de Marcel donc. NON. Et tant qu’à faire, je vais le croiser en plus et aller au bal aussi ? « le baveau Mavarçavel », c’est du javanais, une réplique de « Fric-Frac », je l’ai vu avec Marie et deux copains homos, ça faisait moins louche pour sortir en ville . Arletty, Michel Simon et Fernandel. Ça c’était des acteurs. Plutôt crever que d’aller au bistrot d’à coté, j’irai me promener avec Lulu, il y en a un autre place Sainte foix, j’irai ailleurs. C’est pas les bistrots qui manquent.

Et pendant que je ressasse mon mal de mère, j’entends la voix de maman «  Houuuuuuuu, mais qui voilaaaaa » en frottant ses mains dans son tablier,  une agitation près de la porte de la loge, la porte de l’immeuble, le claquement de la serrure, c’est comme si c’est moi que l’avait fabriquée, j’en connais tous les bruits de son rouage ; toute une petite troupe dont les voix résonnent dans le hall et je reconnais la voix de Lulu… Lucienne, présentation : Petite robe d’été à fleurs, petits vernis qui ont pris la poussière et soquettes, bouclettes brunes et les yeux comme des boutons de bottines. on est un gênées toutes les deux, une cocarde bleue blanc rouge comme broche et le petit drapeau, je crois que c’est moi qui pleure la première.

Lulu est un peu distante, normal, pendant 10 minutes, ensuite c’est l’avalanche de questions. Alors je lui rereraconte la nouvelle vie qui nous attend, la grande maison au bord de la mer, Marie ? J’ai une photo, mais là haut, dans ma valise, une maison, rien que pour nous, plein de nouveaux amis, je lui vends du rêve, et c’est gagné, c’est ma mère qui braille, cette bonne nouvelle, en est une mauvaise pour elle, et être plus seule que jamais, en écrasant une larme discrètement, « Ho c’est pas fait », le don de mettre en valeur tous mes beaux projets. Lucienne me raconte en détail le prochain défilé, sort les dessins qu’elle m’a faits. Elle sort le jeu de petits chevaux, Georgette est là, on prend le café, un des derniers avant le National du Maréchal, et tout d’un coup, dans cette ambiance de famille recomposée, les enfants de Georgette, les conversations de banalités, savoir si les femmes doivent montrer ou pas leurs mollets quand elles font du tandem, le rayon de soleil qui passe la porte de la cour, les gamins qui cavalent, ma mère qui râle parce qu’ils jouent avec les boutons des pétunias « poc » et cirent dans la cour et Lulu sur mes genoux, je serai à Paris le 14 mais je dois téléphoner.

A SUIVRE…
©MOI – Chance Unique – 2019

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