S01-EP01 – Prologue – Forbach-Neuilly

 

Pour téléphoner, c’est simple, enfin quand je dis c’est simple, c’est un quart d’heure de vélo, facile, parce que ça descend, pour commencer, descendre jusqu’à Forbach, aller à la poste, au café, un ami, un voisin et quitte à poireauter, le café fera l’affaire. Pour la petite histoire, quand on a demandé le téléphone, ils sont venus tout de suite, le lendemain quoi. Deux beaux mecs des P&T, en revanche, pour avoir la ligne, faut attendre encore bien une année au moins, c’est simple, quand je n’ai plus eu de nouvelles de Marie, c’est en juillet 39, et le téléphone, ils sont venus poser le combiné… Je suis arrivée, fin 37, au printemps 38 par là. Et encore je ne savais même pas si le téléphone de la maison de Royan marchait c’est pas à Royan c’est à coté, encore plus paumé. Moi qui suis de Neuilly, alors Forbach c’est Moscou. C’était un choc, la fête à Neuneu, c’est dans la forêt de la Moselle maintenant, non mais surtout j’avais un boulot, merci mon dieu. Alors même à Zanzibar, je prenais.

Fille mère, ça fait mauvais genre, coco, c’est encore pire, si je ne trouvais pas de boulot, enfin on entendait dire tout et n’importe quoi à l’époque, que je risquais de me retrouver dans un camp de femmes, avec les juives, les filles de joie. C’est une copine à maman qu’est de Courbevoie, qui fait des ménages avec elle pour les rupins de Neuilly, qui lui a raconté que sa fille, elle était dans un camp à la montagne je sais plus trop bien où. Elle a bien demandé aux rupins pour qui elle bossait, de faire un truc pour la fille, mais comme elle aurait dit à l’usine où elle bossait, chez Renault, des trucs un peu salées à cause du rendement, que ça à mal tourné et que le taulier l’aurait virée et un peu poussée du coté du commissariat d’arrondissement si vous voyez le genre. Alors Pour sa mère bin c’est une semaine à 70 francs qui se fait la malle aussi, et la mère fallait qu’elle se fasse des travaux de couture en plus. C’est pas la pension de veuve qui lui ramène grand chose.

Bon bref on s’en fout. Le téléphone, oui, donc, bizarre de pas avoir de nouvelles de Marie, ceci dit, le temps décrire une lettre puis qu’elle arrive et que je lui réponde. Une semaine c’est longuet quand même c’est un peu idiot que j’me fasse du mauvais sang que j’me dis. Mais bon ça tourne dans ma tête, et si, et si et re si. Du coup c’est maman, qui garde la petite, j’vais à Paris de temps en temps, et puis avec Marie on s’était dit qu’à Royan ce serait plus simple, c’est grand, j ‘aurai une petite maison pour moi, donc Marie m’avait dit qu’après tout, je pourrai la prendre avec moi. Elle tenait pas trop à ce qu’on habite ensemble, On est en 39… Déjà fille mère, on rajoute les cocos, alors si en plus on se trimbale bras dessus, bras dessous, et qu’on se roulent des galoches avec la gamine dans le landau, surtout qu’en plus Marie elle à moitié juive, comment qu’elle me disait, une mieschlieg, un truc en allemand, deja allemand, juive, lesbiennes,communistes, bonniches, c’est maman qu’est bretonne, c’est pour ça que les bonniches c’est l’héritage. Oui, le téléphone, j’avais que ça, alors j’mens sers bien sûr pour étancher mes anxiété, tu penses Hortense, Et là Rien pas de réponse, enfin on me passe personne. Ca commence un peu à pincer. Panique à bord carrément.

C’est bête de m’inquiéter, mais la baraque est vide, on se barre, et elle est partie avec les meubles, ce qui est normal pour un déménagement. je me raisonne comme je peux, j’me fais mon blabla, j’ai mon billet de train, tout ça va rentrer dans l’ordre. mais quand même, un peu de sous, j’dois avoir allez, 400 francs à tout casser, mon mois, moins ce que j’dois filer à maman quand je passerai à Paris du coup, parce que oui je passe par Paris allez je comptais sur 200 francs. Ca va, si c’est quelques jours, si il y a un souci. Bon j’arrête de penser à tout ça. Et puis toutes les angoisses qui remontent d’un coup. La maison est vide, elle est à vendre, elle st pas vendue non plus, avec les bruits qui courent, tout ça pour faire baisser les prix de l’immobilier j’me dis, fanfaronne mais il y a un mauvais pressentiment dans l’air, Hitler il la fera pas la guerre, bref je me rassure avec n’importe quoi, Comme experte en géopolitique on a fait mieux, et à l’époque on a même fait pire.

je reste comme ça deux ou trois jours de plus avant de fermer la maison, je ne sais plus qui devait passer, c’est que ça fait un moment. Surtout que dans la région à part deux, trois amis, on n’est pas super bien vues les « goudous youpines », ça y va bon train, oui on a du s’faire griller bêtement ou ça à causé. Dans les bleds ils aiment ça causer, mais en ce temps de préhistoire,ce genre de vérités c’est pathologique et psychiatrique, tant que Marie est là ça va, mais moi toute seule chez les sangliers je vais me faire bouffer toute crue.

En passant par Paris j’avais le temps de passer chez maman parce que je repartais par la gare d’Austerlitz que le lendemain, j’pouvais passer à la loge, à Neuilly, et puis comme ça je voyais la mouflette, j’donnerai le mandat à maman en plus, enfin, tout bien quoi. J’idéalisais un peu tout ça, Marie avait le chic pour me vendre du rêve. Pas que du rêve d’ailleurs, parce qu’on partait vraiment au bord de la mer, mon rêve de gosse, mais là, il y avait mammouth sous pâquerette.

Rien que le voyage en train, Juillet 39, je ne suis pas là seule à partir et quand je dis « partir », c’est pas pour les vacances, la zone rouge, « il faut quitter l’Est de la France, messieurs dames » on leur avait dit avec Trente kilos de bagages, un truc pour partir une semaine quoi… Les valises, les trains…la mode de l’époque Et en fait de rêve, on fait comme tout le monde, je pars en Charente inférieure comme les autres pékins,comme les alsaciens qui partent dans le Périgord, c’est peut être pour ça qu’il y a du foie gras dans le Périgord.. « Ne Vous inquiétez pas, nos pioupious gardent les maisons, partez sans crainte », mes genoux ouais ! Et puis, Les amis de Marie, nous disent que déjà c’est le début de la mobilisation, ça commence pas en 40, mais par les fonctionnaires, bien avant, Octobre 38. A Paris tout va bien, tout est beau, c’est vrai que l’ambiance à la frontière, le temps se couvre. Non mais 20 ans après… Pour Marie d’ailleurs c’est trop je vous raconterai, Royan, au moins ça change et puis la cote ouest, on n’a jamais vu les allemands là bas.

Ha Paris. Quand j’mets un pied à Paris,je suis un peu chez moi, l’odeur de Métro, c’est comme un champ de fleurs. Terminus, Pont de Neuilly et puis je me prends le chemin des écoliers pour aller rue de Chézy, je longe un peu les quais de seine, C’est par là que commence le Ventre de Paris de Zola, ils traversent le pont de Neuilly pour aller aux halles. Puteaux, Suresnes, l’île de la jatte, je ferai un détour, il ne vaut mieux traîner là surtout, pour une femme, mais c’est le boulevard d’Argenson que je veux reprendre, les marronniers qui bordent les hôtels particuliers, Mary Poppins, un décor de comédie musicale, tout est beau, tout est élégant, Walt Disney en urbaniste.

Mes parents quand ils étaient gosses, ils allaient avec mes grands parents voir les équipages des grandes familles partir pour le bois de Boulogne. La bourgeoise les émerveillaient, même moi la communiste, ça doit être un truc d’enfance j’allais au jardin d’acclimatation. Les promenades autour du lac Saint James, on est dans l’aristocratie, on est aussi en plein dans Le XIXéme industriel… 37 rue de Chézy, c’est là, Maman c’est la concierge, alors je fais la surprise en tirant le cordon, il est électrique, j’ouvre la lourde porte art déco de ce bel immeuble bourgeois.

A suivre…

©MOI-2019
Trente-Neuf – S01-EP01 – Prologue – Forbach-Neuilly

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