S01 – EP03 – Filer à l’anglaise

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Une fois que ce petit monde avait pris congé, avec Lulu, j’ai fait un p’tit tour jusqu’à l’acclimatation, il était pas si tard, et puis ça me permettra de passer ce foutu coup de téléphone. Pour Lulu c’est la super journée, le matin, la répétition du 14 Juillet, l’après midi, la glace en cornet au jardin d’acclimatation, sa maman rien que pour elle, les ours, les éléphants et le pain pour les canards, très important, et c’est marrant comme quoi, le Guignol et les gamins qui braillent, elle trouve ça débile, Ha bin Guignol c’est déjà la télé et les cons devant, La foule dans toute sa splendeur. De plus, je l’ai vue et de près les crétins à tondeuse, les grands gnafrons libérateurs, je sais de quoi je parle, j’y ai eu droit, comme dit la chanson, pour avoir couché avec le roi de Prusse, on m’a tondue le crane rasibus. On était deux, l’autre, elle bossait dans une maison close, elle citait du Arletty, elle avait pas le trac, « mon cul il est international », fallait voir comme, mais dans notre malheur on a eu chaud ils ne nous avaient ni foutues à poil, ni butées… C’est maman qui m’avait achetée la perruque chez un type à Paris. Mais avec mon boche ,Siegfried, c’était l’amour le vrai, je dis mais, parce qu’il y a toujours un mais, j’ai bien essayé d’aller vivre en Allemagne, il était de Munich, un accord de Munich de plus, Et puis le temps que, un coup oui, un coup non, bin il est mort en 48… une pneumonie foudroyante j’ai jamais bien su.

Je suis désolée de prendre autant de temps à raconter l’essentiel mais de me replonger dans ce moment.. Donc, comme il faisait pas mal chaud, j’avais pris le maillot de bain de Lulu, en ce temps, il y avait une pataugeoire, genre un peu thermes romains, en mosaïque bleue piscine, bin devant le guignol tiens, si vous connaissez un peu les lieux, mais elle n’existe plus. Et là, comme divertissement c’est différent, c’est un joyeux bazar de gamins qui cavalent, éclaboussent, ça piaille ça vit quoi. Et puis à l’âge de Lulu, les gamins c’est des piles, jamais fatigués, c’est dingue, une glace avec le cornet gaufré et ça repart pour 8 heures de cavalcade… On rentre tranquillement, je m’arrête dans un bistrot téléphoner et personne au bout du fil, « comme de bien entendu »

Autant je me rappelle bien cette journée parce que, le jardin d’acclimatation j’en ai bouffé, même gamine, que le soir après, faut dire j’étais un peu cassée aussi, je ne me souviens plus de grands choses, et puis ça date cette histoire, ha si, Lulu est tombée la tête première dans sa purée. Je m’en souviens comme si c’était hier, parce que ça nous avait foutu les jetons, on s’était même demandé si elle avait pas fait un malaise, comme si elle s’évanouissait, Pan, pis non juste la fatigue, surtout que, l’après midi dans la cour, avec les gosses de Georgette ils chahutaient et elle était tombée sur la tête, alors du coup, pendant un moment… Non elle était juste épuisée. Et je monte dans ma piaule et je dois dormir, quoi une heure ou deux, quand je suis bien fatiguée, bien sur les nerfs, je fais des espèces de sieste quoi, j’me réveille, il fait nuit, vaseuse, je ne sais pas trop l’heure, pis comme ça a bien tapé qu’il fait pas mal chaud dans la carré sous le zinc, je manque un peu d’air et j’vais sur les toit me fumer une cigarette. Encore une petit tour d’escalier et j’ai pris la clé du paradis, celui du théâtre ouais. j’avais un peu prévu mon coup et puis j’adore ce petit nid. Ha, si j’en faisais un tableau ça vaudrait pas un clou, y ‘a des trucs, c’est pas la peine d’y toucher. Les étoiles, les toits de Paris, les fenêtres allumées par ci par là…

Et puis la gamberge reprend le dessus, en voyant loin en face un voisin se brosser les dents en caleçon, mais ce silence devient pesant. Pas de Marie, je me refais l’histoire dans tous les sens et c’est surtout parce que l’autre traînait là-bas, le Marcel comme il est pas clair, il ne traîne jamais dans un coin par hasard, et puis de lui non plus, pas de nouvelles, du moins, Maman ne l’a pas vu certes, mais bon Maman c’est pas les renseignements généraux non plus. Quoique qu’entre bignoles, tout circule. Et mon petit vélo qui tourne dans la cafetière, je me fais des nœuds, le On est temps qu’il faut pour aller là bas.., on est le 8, je dois devais redescendre le 10, et pour remonter le 14 Et si je ne peux pas décaler mon arrivée quitte à revenir du coup Pour Lulu le 14 du coup, j’aimerai aussi mettre ça au point, quand Lulu pourra venir, La rentrée c’est en Octobre, est ce que je pourrais quand même même si elle est encore petite, lui trouver une place ? Ou j’vais chez les flics… Mais les flics d’où ? Pour leur dire quoi, que celui qui me fout des danses a disparu avec ma taulière ? et que je m’inquiète? Ils vont bien se marrer à la R’nifle. Bin ils me connaissent un peu ici. Ou alors un télégramme, et pourquoi pas un pigeon voyageur, mais pour venir à la gare me chercher, bon ça va j’ai une valise, avec d’ailleurs pas grand chose dedans, j’ai toutes mes affaires qui sont parties aussi. Quoique, elle sera peut être là à la gare, j’me fais du mauvais sang pour rien.

Et là, au lieu de tergiverser j’vais pour retourner dormir, j’avais laissé le panneau de la trappe du toit rabattu complètement, et je crois entendre des bribes de voix basses, du mouvement quoi, en bonne fille de concierge, je jette un œil, et je vois deux formes sur le palier ; l’escalier de service est ouvert sur la cour, et je vois deux hommes de dos. D’avoir ressassé mes histoires, et de me faire peur toute seule, j’me dis que c’est pour moi, et les deux types font quelques pas dans le couloir, là je ne les vois plus, mais ça chuchote, je reconnais le bruit de ma porte, j’ai le palpitant qui monte direct à deux cents, surtout que j’entends que ça bouge et que ça palabre, il pensait m’y trouver, et un de deux types est de nouveau sur le palier, et là il risque de me voir, Je ne sais plus quoi faire, bouger ? Pas bouger? La seconde où je reste tétaniser me semble durer une éternité. Et là, la clé, la trappe, j’me dis que si je ferme d’un coup avec un coup de clés, ca va faire du raffut de tous les diables. Alors je soulève doucement le battant, je serre de mes mains pour éviter le moindre bruit, mais je ne peux pas aller vite le moindre grincement… Je pose délicatement la trappe, mes mains tremblent tellement et j’ai le souffle si court, que prendre la clé dans la poche de ma robe devient un geste compliqué. je boucle le toit, crispée sur la clé, je reste un moment à reprendre mon souffle pour juste éviter de hurler de panique. Le toit forme un angle et à l’angle il y a une coupole, encore éclairée, je me dis que si je tape au carreau ils vont m’ouvrir, comme il fait chaud, il y a même un panneau d’ouvert, mais j’ai tellement peur que je ne peux pas sauter dans l’appartement en contre bas. Je me planque derrière un bloc de cheminées juste pour reprendre mes esprits.

Je suis partagée entre mon imagination galopante, mes terreurs nocturnes, et la raison. Je reste un moment là, ce coup d’adrénaline me donne des vertiges… Bon j’me relève et je retourne à la trappe discrètement, je fais comme les indiens dans les westerns je colle mon oreille et j’essaye d’entendre je ne sais quoi… Incidemment rien, je ne suis pas une indienne, et ils ne font pas une surprise-party en dessous. Et mon cœur semble éclaté quand je sens qu’on manœuvre le serrure heureusement sans succès. Je reste à essayer d’écouter. Prendre mon courage à deux mains, enfin à deux doigts que je crispe sur la clé pour ouvrir le plus silencieusement possible la serrure. Non mauvaise idée, en revanche il y a une autre trappe à l’autre extrémité du toit. la coupole du toit à l’angle est encore allumée à cette heure tardive, et pareil je rejoue l’indienne, en me disant personne. C’est la même serrure, et dans un silence de chat j’ouvre que je crois manquer d’air, je descends en laissant ouvert derrière moi la trappe, s’il faut cavaler.. Pour redescendre, il n’y a qu’une seul issue, l’escalier de service, je descends jusqu’à l’angle du couloir, ma chambre est évidemment la dernière, je ne vois rien. .. Il n’y a pas un bruit, je préférerai les voir. Ha mais, je suis bête, je reprends un peu mes esprits, et si j’allais au bout du toit, qui surplombe la cour intérieur, je verrais la fenêtre de la chambre et l’escalier de service. Je remonte, et là comme je vais pas mal au cinéma avec des garçons, des films de gangster j’en ai vu.. je me dis que je risque de me faire voir, debout sur le toits, Les lumières de la ville et le clair de lune.. je rampe, je me mets dans un état, mais bon jusqu’à voir ma fenêtre… Et là comme en 14, ils allument une cigarette, ils ne sont que deux, c’est le troisième parait-il qui se faisait buter, et le troisième à ce moment ce serait plutôt moi,

J’hésite a faire comme dans les films de guerre, vous savez, on balance une pièce de monnaie ou n’importe quoi pour attirer l’attention du méchant qui est toujours très con. Et si ils n’étaient pas si cons ?L’imbécile c’est bien celui qui regarde le doigt. Le coup de caillou, non, juste je regarde.. Je vois pas leurs têtes, casquettes et chapeaux mous qui cachent les visages. Toutes les fenêtres sont ouvertes il fait une chaleur caniculaire, je pourrais ameuter le quartier, j’ai ça pour moi. Peut être qu’il sont connus ici… Marcel ? Non ça n’a pas de sens … Les données ne sont plus les mêmes. Que s’est-il passé pour qu’on vienne jusqu’ici ? L’apparition de Marcel à Forbach ? Parce que là ce ne sont pas les flics qui viennent me poser des questions sur lui. Non là je crains pour mon intégrité physique comme on dit.

Mais çà bouge et je vois de ma vigie les deux types prendre l’escalier de service. À chaque étage je me penche un peu plus ; ils traversent la cour et je les vois disparaître vers la porte qui mène à la porte du hall.. ils ressortent par là certes, mais pour entrer, il faut sonner Maman. Je reste un moment encore, ils ne me trouvent pas assez désirable pour me faire la cour si longtemps. Je descends vérifier qu’il n’y a plus personne et je remonte dans ma piaule qui empeste une odeur de tabac turc. J’ai une espèce de crise d’angoisse de larmes qui monte, je crois devenir dingue et sur le matin Je m’endors recroqueviller dos au mur..

Je suis vite réveillée par la lumière et la température qui remonte, mais j’ai dormi assez pour me remettre les idées en place… Ma robe est en un piteux état, de m’être trainée sur les toits bulants cette nuit je suis noire de poussière de suie, de tout… J’ai deux trois bricoles dans ma valise. Le brin de toilette s’impose et changer de tenue me fait un moment oublier le truc bizarre d’hier soir. Je ne veux pas mettre en panique tout le monde, fraîche et belle, je descends pour le café.. J’entre par la petite porte.. Ma Lulu avale une tartine plus grande qu’elle devant un immense bol de chocolat, je l’embrasse et Maman qui bricole dans la cuisine… Café ? Et je commence l’air de rien à poser mes petites questions, « qui que quoi dont ou, mais ou est donc ornicar… » Ma mère me demande ce qui ne va pas.. Lulu, elle, veut connaître le programme marathonien de sa journée et je sens en moi monter le question du départ, et fissa..

Mais il faut expliquer rapidement à tout mon petit monde en faisant une promesse de revenir, de faire juste un aller et retour, et de promettre à Lulu que je serai là en lieu et place dans quelques jours pour elle. Pendant que Lulu, est occupée à je ne sais plus quoi, je raconte les détails à Maman qui lui glacent le sang… Par où sont ils rentrés ? Elle est sûr de ne laisser entrer personne. Alors elle penche la tête et les quelques commerces de l’immeuble ont pour deux boutiques accès à la cour intérieure, pour les poubelles et une remise. Une droguerie et le café… Ce dingue de Marcel est donc dans le coup ? Des deux, ce n’était pas lui, j’en suis sur.

Pour partir d’ici, Le métro c’est pas la porte à coté… De toutes façons je devais prendre ce foutu, train et peut être que ceux qui me cherchent le savent… Calme, Il y a encore le vélo du père dans un débarras de la cour. Je monte prendre ma valise, il faut avec Lulu, faire montre de toute de ma perspicacité même si elle a l’habitude de me voir disparaître, Je laisserai le vélo au métro des Sablons, Maman pourra le récupérer si on le fauche pas, les vélos, ça devenait une denrée précieuse. Maman sort, elle cause mine de rien avec avec la bignole d’à coté, j’attends dans le hall elle me fait un petit signe de la main qu’il n’y a personne, je sors en vitesse , et je remonte toute la rue de Chezy, fermement, jusqu’au métro. jusqu’à Austerlitz, la gare. La descente à Royan ce sera un peu longuet … mais tout roule, j’ai un train, j’ai juste mon café du matin et j’ai faim. Quand je pose un pied à la gare de Royan, la montre joue contre moi, c’est l’argent. La semaine de vacances et les congés payés, tu parles.

(A Suivre)

S01-EP02 – Neuilly Ma Mère

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Ma mère ne s’attendant pas à me voir, alors, comme lorsqu’un étranger entre dans l’immeuble, elle sort de sa loge avec l’exacte habitude de s’essuyer les mains dans son tablier en dodelinant comme une oie anglaise, pour lutter contre le clair obscur du hall qui silhouette le visiteur. Et quand elle reconnaissait quelqu’un maman, poussait alors une sorte de hululement d’oiseau aigu qui emplissait tout le hall, ce qui ne manqua pas quand elle me reconnut… Premier bonjour, premier reproche, « Tu pourrais prévenir quand même ». Dans la loge, tout est à sa place, les clés sur le tableau, le bahut vaisselier,à gauche, la boite de Pulmoll y est aussi, l’énorme table art déco au milieu, le miroir bien encadré par Papa, le fauteuil du père contre le mur face de la double porte de la loge, celle qui donne sur la cour, les fleurs de maman et les cannes à pèche de papa dans le réduit à vélos au fond de la cour. Je récite, c’est du par cœur.

Bref… Maman a pris désormais, la place de papa sur le fauteuil mais dans le cendrier sur LE guéridon, il y a un fourbi de tubinos, de dés à coudre, d’épingles, dessous le tricot et ses revues sur le grand monde couronné et « l’action française ». Il aurait été difficile que je pose « l’Humanité » à coté. En revanche dans la chambre, les deux lits celui de Lulu et de maman on se croirait chez boucle d’or et nouveauté, on lui a donné une radio ? Rien que ça ? « C’est les Chartier, ils s’en vont au Canada, ils m’ont laissé le poste, avec tout ce que j’ai fait pour eux» elle se justifie toujours, Ha oui, même quand on est de passage, c’est de l’introspection, le moindre recoin je le connais, la moindre poussière je sais d’où elle descend, et je me vois dans le grand miroir, 21 ans, l’air de la Moselle m’a bien requinquée… « Bin Où est Lulu ? » « Lulu ? Elle prépare le 14 Juillet », ils ont prévu un truc avec 50 000 gosses, et elle répète ça avec les enfants de Georgette, l’amie de maman, et on pourra la voir défiler parce que la patronne de Georgette a un appartement sur les champs Elysées, et on pourra être à la fenêtre et blablabla, spour l’anecdote,, il y en a eu des moins regardants qui ont loués leurs fenêtres 300 voire 400 Francs, même les caisses à savons étaient vendues 20 balles. « La plus grande armée du monde, celle de 14, tuuuu t’rends compte  et y’aura les angliches, tu seras là le 14 ? » La question qui renverse la table et dieu sait qu’elle est lourde, surtout que dans le canard je venais de voir en écoutant ma mère, un article important sur le tour de France qui commençait quelques jours après mon arrivée. En regardant bêtement le parcours du Tour, je vois qu’il y a une étape qui passe par Royan, Marie m’avait dit qu’on irait voir passer les coureurs…

Marie… Il faut que je téléphone, du coup ça ravive mon inquiétude. Je regarde le calendrier des P&T avec un beau paysage des Pyrénées, le 15 juillet, le Tour arrive à Royan et repart le 17 vers Bordeaux, Donc, je pourrais être là pur Lulu le 14. « Tiens tu t’intéresses aux coureurs maintenant ? pfff ». Une idée en appelant une autre, on convoque le bavardage sur Marcel, le « père » de Lulu, qui avait un beau vélo et j’ai eu droit ensuite avec tout l’amour maternelle, au laïus, sur Marcel, sur les hommes, Tenir une semaine… Au bout d’une heure déjà… Je monte mes affaires dans la chambre de bonne, une carrée sous les toits, lumineuse, contrairement à l’obscurité et l’humidité de la loge, la chambre de bonne, entre ciel et terre, me donne un peu d’air et de soleil. Je reprends mon souffle.

Comme quand j’étais gamine, j’ai pris la clé qui ouvre sur les toits. Là c’est magique, on se transforme en chat. Surtout l’été quand le zinc a bien chauffé, prendre l’air tiède sur les toits la nuit, les lumières, les bruits de la ville, c’est cliché, mais… La chambre de bonne, blanche en plein soleil, un lit, une table, une armoire, une chaise, et le nécessaire à toilette, du van gogh quoi, prêt à colorier. Pour le reste, c’est sur le palier. L’hiver fallait casser la glace dans les toilettes. Je me pose et je mets mes deux trois affaires dans l’armoire. Lulu ne dort pas là toute seule et je n’y tiendrais pas, c’est la chambre où je suis tombée enceinte. Le compte est vite fait, 21 ans, majeure et vaccinée, et Lulu a 5ans… Peut être parce qu’il reste des trucs bizarres, les mômes ça sent des trucs ; moi, j’avais peur de la cave, pas de la cave vraiment mais juste l’escalier qui tourne dans le noir, une fois dans la cave ,il y avait l’atelier du père, qui faisait de l’encadrement, un atelier avec des tableaux qui traînaient, il restaurait des trucs pour des rupins du quartier. Des trésors sont passés par cette cave. c’est lui qui m’a donné ce petit œil. Il barbouillait un peu, mais préférait la pêche à la ligne. Tout en divagant, j’entends hululer depuis la cour, je me penche à la fenêtre, ma mère est dans la cour en bas, je descends par l’escalier de service, « Houhouuuuu Edith, viens manger », J’ai 8 ans… J’ai 16 ans…

Lulu n’est pas là, Marie n’est pas là, et c’est parti, à table, ma mère qui me reparle de Marcel, plus le train, bondé de familles qu’on expulse et des congés payés dans la chaleur, l’énervement, les mômes.Le monde entier qui cherche sa place.  Une cohue digne d’un dessin de Dubout, la fin du front populaire et la fin des haricots, je suis barbouillée. Marcel, puisqu’on en parle : parlons en, c’est le père de Lucienne, « Lulu », le père c’est un bien grand mot pour ce tordu. Et le pire, dans cette histoire, devinez qui je vois débarquer des camions de déménagements à Forbach ? La société de déménagement de Marcel et qui conduit un des camions en personne ? Marcel. Il est partout , Paris, Forbach, Royan. Marcel, Marcel Marcel, C’était pas un déménagement simple, il fallait trouver une boite qui savait faire ce boulot et pan celle où travaille Marcel, tout sourire. C’était lui, un des tauliers, une grosse société qui avait des garages et des trucs de déménagement et lui il s’occupait d’une de ces boites. Avec ce genre de types, là il n’y a pas de coïncidences non plus Et il est là, et je t’emballe les trucs, surtout que c’est du mobilier qui va au musée, des tableaux de maîtres, La fortune de Marie dans les mains et le bon vouloir de Marcel, je n’y crois pas. Un effroi me traversait. Il connait où est la maison de Royan alors et le silence radio… J’ai cru me trouver mal,  faut qu’il vienne fouiner jusqu’ici, partout, Le problème avec ces dingues, c’est que jamais il ne vous laisse en paix. Il a fini par savoir que j’avais quitté Neuilly, et c’était encore un mec de sa bande de dégénérés qui avait du baver où je me planquais. Si Marie ne m’avait pas accueillie et cachée je serai sûrement morte.

Pour tomber enceinte, ha il n’aura pas fallu des centaines d’essais, une seule et unique fois. Mais pour se marier, faut de l’amour au moins au début, c’est ce qu’est marqué dans les bouquins. il était hors de question que j’épouse ce salaud, parce que pour le consentement mutuel, au début y’a pas d’autres choix. Vous connaissez la chanson de Tino Rossi, « O catarineta bella.. » Non mais le couplet, c’est déjà un refrain « Tu n’as que seize ans et faut voir comme, tu affoles déjà tous les hommeuus », La chanson dit aussi qu’il ne faut pas trop attendre. Moi j’ai dit non, pas questions de se marier. une horreur, il me suivait partout, ou me faisait suivre, me harcelait, fallait étouffer le scandale, le déni au début, se cacher, j’ai essayé de le faire passer mais je n’ai pas pu, une bonne femme à Paris dans le Xvème, quand je l’ai vue déballer son attirail, je suis partie en courant et j’ai avoué mon péché, mon ange je me le garde. Le blanc c’est pas ma couleur. Il m’aurait peut être tuée, si je n’étais pas partie, un regard de fou. Le père, quel père ?… Je ne pouvais même pas être la mère, enfin là, j’ai 21 ans ça change, majeure et vaccinée, Lulu par ici la bonne soupe. J’me croyais à l’abri de tout.

Marie était peut être passée par Paris, du coup je demandais à Maman, si elle avait vu Marie ces temps ci à Neuilly. La maison était louée, mais les gens partis, elle ne l’a pas vue. C’est Ernest qui a les clés… Ernest lui, c’est le tonton, qui fabrique sa voiture tout seul, voyez le genre, pour aller en vacances à Biarritz, il a surtout bronzé des guibolles, il a passé son été 38 dessous à la bricoler, Enfin, Et où je peux téléphoner ? Bin, le café, à coté où papa allait boire son absinthe, ils ont le téléphone. Je regarde Maman, j’hallucine… Chez le père de Marcel donc. NON. Et tant qu’à faire, je vais le croiser en plus et aller au bal aussi ? « le baveau Mavarçavel », c’est du javanais, une réplique de « Fric-Frac », je l’ai vu avec Marie et deux copains homos, ça faisait moins louche pour sortir en ville . Arletty, Michel Simon et Fernandel. Ça c’était des acteurs. Plutôt crever que d’aller au bistrot d’à coté, j’irai me promener avec Lulu, il y en a un autre place Sainte foix, j’irai ailleurs. C’est pas les bistrots qui manquent.

Et pendant que je ressasse mon mal de mère, j’entends la voix de maman «  Houuuuuuuu, mais qui voilaaaaa » en frottant ses mains dans son tablier,  une agitation près de la porte de la loge, la porte de l’immeuble, le claquement de la serrure, c’est comme si c’est moi que l’avait fabriquée, j’en connais tous les bruits de son rouage ; toute une petite troupe dont les voix résonnent dans le hall et je reconnais la voix de Lulu… Lucienne, présentation : Petite robe d’été à fleurs, petits vernis qui ont pris la poussière et soquettes, bouclettes brunes et les yeux comme des boutons de bottines. on est un gênées toutes les deux, une cocarde bleue blanc rouge comme broche et le petit drapeau, je crois que c’est moi qui pleure la première.

Lulu est un peu distante, normal, pendant 10 minutes, ensuite c’est l’avalanche de questions. Alors je lui rereraconte la nouvelle vie qui nous attend, la grande maison au bord de la mer, Marie ? J’ai une photo, mais là haut, dans ma valise, une maison, rien que pour nous, plein de nouveaux amis, je lui vends du rêve, et c’est gagné, c’est ma mère qui braille, cette bonne nouvelle, en est une mauvaise pour elle, et être plus seule que jamais, en écrasant une larme discrètement, « Ho c’est pas fait », le don de mettre en valeur tous mes beaux projets. Lucienne me raconte en détail le prochain défilé, sort les dessins qu’elle m’a faits. Elle sort le jeu de petits chevaux, Georgette est là, on prend le café, un des derniers avant le National du Maréchal, et tout d’un coup, dans cette ambiance de famille recomposée, les enfants de Georgette, les conversations de banalités, savoir si les femmes doivent montrer ou pas leurs mollets quand elles font du tandem, le rayon de soleil qui passe la porte de la cour, les gamins qui cavalent, ma mère qui râle parce qu’ils jouent avec les boutons des pétunias « poc » et cirent dans la cour et Lulu sur mes genoux, je serai à Paris le 14 mais je dois téléphoner.

A SUIVRE…
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